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Résoudre l’équation
La visée première de l'Upanishad est de révéler à l'individu, à moi-même, que 'tu es cela' (tat tvam asi). Tu, l'individu, es identique à cela, Isvara. Comment puis-je être Isvara ? Comment le Vedanta peut-il affirmer que moi, avec mon individualité, ma connaissance et mon pouvoir limité et Isvara, la cause de l'univers tout entier, cette intelligence et cette puissance universelle, ne faisons qu’un ?
Il est incontestable qu'il y a une différence. Mais, selon les Upanishads, cette différence n'est qu'apparente et peut être résolue comme dans toute équation. Dans toute équation, comme la matière=énergie, E=mc2, les deux termes de l'équation sont à priori dissemblables. Cependant, après réflexion, il est possible de comprendre que la différence est seulement apparente et non réelle. De la même manière, l'identité que le Vedanta révèle ne se situe pas au niveau du sens immédiat ou littéral des deux termes de l'équation, l'individu et Isvara, mais seulement au niveau de leur sens implicite, qui n’est rien d’autre que existence-conscience sans limites.
Introduisons une analogie et deux termes, upadhi et upahita, pour nous aider à enrichir notre réflexion sur cette équation. Un upadhi en sanskrit, est 'ce qui prête en apparence ses attributs à quelque chose d'autre'. 'Upahita' est 'ce qui emprunte en apparence les attributs de quelque chose d'autre'. Prenons l'exemple d'un bloc de cristal et d'une rose rouge. Quand une rose rouge est à proximité du cristal, ce dernier apparaîtra rouge. Dans cet exemple, la rose devient l'upadhi car elle a prêté en apparence son attribut 'rouge' au cristal. Et le cristal devient upahita car il a pris en apparence l'attribut 'rouge' du cristal. Maintenant si vous approchez une rose jaune au lieu d'une rose rouge, la rose jaune sera l'upadhi pour le cristal, l'upahita. Puisque les couleurs jaune ou rouge ne sont assumées par le cristal que 'comme si', en apparence seulement, il n'est pas nécessaire d'écarter physiquement la rose pour comprendre que le cristal est en réalité incolore. Malgré l'apparence rouge du cristal, on comprend que la couleur rouge appartient à la fleur et non au cristal. Cela montre bien qu'il n'est pas nécessaire d'écarter la fleur physiquement pour apprécier que le cristal est incolore.
Nous pouvons maintenant, avec l’aide de cette analogie, nous pencher sur la relation qui existe entre l'individu et la conscience. Comme nous l'avons vu, la conscience est toujours libre des conditions du corps et du mental. Cependant, la conscience apparaît confinée au corps et au mental, ce qui explique notre sentiment de limitation et d'insuffisance 74. Dans ce cas, la conscience devient upahita, puisqu'elle assume en apparence les attributs du corps et du mental, et l'assemblage corps-mental devient l' upadhi , puisqu'il prête en apparence ses attributs à la conscience. Il en résulte une confusion ou une méprise universelle qui fait dire à chaque individu : je suis né et suis un être mortel, j'ai 40 ans, je suis grand, je suis blond, etc. qui sont des conclusions liées aux conditions du corps ; je suis en colère ou triste, je connais ceci, je suis ignorant de cela, etc. qui sont liées aux conditions du mental.
La réalité est que ces attributs appartiennent au corps-mental-sens (upadhi) et non à la conscience (upahita). La conscience est toujours libre, dénuée de tout attribut et n'est jamais affectée par les conditions changeantes du corps et du mental. Elle n'est à aucun moment touchée ou affectée réellement par aucun d'entre eux, tout comme le cristal.
Il nous faut cependant souligner les limitations de cet exemple et faire remarquer une différence majeure dans la relation entre le cristal et la fleur d’un côté, et la conscience et l'individu de l’autre. Le cristal et la fleur partagent le même degré de réalité; tous deux sont empiriquement réels. Mais ainsi que nous l'avons vu précédemment, la relation entre la conscience et l'individu est satyam et mithya, deux ordres de réalité différents. Alors que le corps-mental-sens dépend entièrement de la conscience pour son existence, la conscience est complètement indépendante d'eux. Cela signifie que l'upadhi individuel, qui est mithya et dépend pour son être de la conscience, transfère en apparence ses attributs à la conscience. Le résultat est que, je, la conscience, apparaît être limitée.
Examinons maintenant la relation entre Isvara et la conscience. Nous avons déjà évoqué que le statut de créateur de l'univers, attribué à Isvara, du fait de sa connaissance et sa puissance, est mithya, car ce statut dépend lui-même pour son existence de la conscience, qui est satyam.
Dans cette optique, la conscience est upahita puisqu'elle assume les attributs du créateur de l'univers, bien qu'elle soit elle-même libre de tout attribut. Le statut de créateur de l'univers (Isvaratvam) est upadhi, puisqu'il semble faire apparaître la conscience comme le créateur de l'univers.
Cela veut dire que le statut d'Isvara en tant que créateur de l'univers, qui dépend pour son être de la conscience, devient lui-même upadhi. Il prête en apparence ses attributs à la conscience. La conscience est quant à elle, upahita puisqu'elle assume en apparence le statut de créateur de l'univers.
Pour le dire autrement, l'upadhi seul (le corps-sens-mental individuel d'un côté et la connaissance et la puissance universelle de l'autre) rend compte des différences apparentes entre l'individu et Isvara. Ces différences ne sont pas absolument réelles, elles sont mithya. En réalité, il y a seulement une conscience que l'on peut considérer sous deux points de vue différents, l'upadhi individuel (le corps-sens-mental) et l'upadhi universel ou total d'Isvara (les lois qui gouvernent l'univers des formes et les formes elles-mêmes)75.
Cela implique finalement que, du point de vue de la réalité ultime, il y a seulement la conscience, non duelle, qui est satyam, dont l'upadhi individuel et universel dépendent tous deux pour leur existence. En d'autres mots, la conscience n'a subi aucun changement pour créer cet univers.
Prenons l'exemple d’une vague et de l'océan, pour mieux comprendre tout ceci. La vague peut comprendre que la vague est eau et l'océan est eau. Il y a en réalité seulement de l'eau qui apparaît sous la forme de différentes vagues et de l'océan. Si la vague comprend que tout ce qui est ici n'est que eau, elle peut dire 'je suis l'océan', 'je suis tout ce qui est ici ', puisque la différence entre la vague et l'océan se situe seulement du point de vue de la forme et non de la réalité, l'eau.
Lorsque l'identité entre l'individu et Isvara est comprise, le sentiment de limitation issu de l'identification avec le corps et le mental disparaît 76. Je comprends que je suis conscience et tout ce qui est ici est moi, l'un sans second, existence-conscience sans limites.

